Histoire - Filiation avec l'Égypte ancienne

Dieu tutélaire du panthéisme égyptien, mythe fondateur de la civilisation égyptienne, Khnoum est le dieu potier, celui qui façonne dans l'argile les hommes, les femmes, les animaux et leur insuffle la vie. Khnoum pourrait nous mettre sur la voie de cette filiation directe entre l'Egypte ancienne et certaines sociétés africaines subsahariennes. Cheikh Anta Diop a étudié consciencieusement cette piste. Nous vous en proposons un résumé.

Les directions de recherches tracées, explorées, défrichées par Cheikh Anta Diop dans Nations Nègres et Culture sont multidisciplinaires : l'origine africaine de l'humanité, l'origine noire de la civilisation égypto-nubienne, l'antériorité de la Nubie sur l'Egypte, l'identification des grands courants migratoires et la formation des ethnies africaines, la parenté linguistique entre l'Egypte et l'Afrique Noire, la formation des Etats Africains après le déclin de l'Egypte… ont eu recours, chaque fois que cela était possible, aux sciences exactes (méthodes de datations, analyses chimiques, etc.) pour répondre aux interrogations de l'histoire, plutôt que de s'épuiser en vaines polémiques.

Le colloque d'égyptologie du Caire, organisé par l'UNESCO en 1974, marque une étape capitale dans l'historiographie africaine, c'est-à-dire dans le travail d'écriture de l'histoire africaine. Pour la première fois, des experts africains ont confronté, dans le domaine de l'égyptologie, les résultats de leurs recherches avec ceux de leurs homologues des autres pays, sous l'égide de l'UNESCO.

A. Les arguments d'ordre culturel

Ils incluent tous les supports de la culture et résultent des études comparatives entre l'Egypte ancienne et l'Afrique subsaharienne. Elles relèvent toutes des similitudes, en particulier dans les domaines de :

  • la linguistique où sont comparées les langues négro-africaines modernes et la langue égyptienne, pharaonique et copte. Similitudes sur le plan de la grammaire (morphologie et syntaxe), de la conjugaison, du vocabulaire...
  • l'architecture en s'intéressant aux monuments érigés dans l'ancienne Egypte, en Nubie, en l'Ethiopie, au Mali, au Zimbabwe… et en leur trouvant une continuité historique
  • l'artisanat qui offre au chercheur de multiples objets de la vie quotidienne : appuie-têtes, peignes, vêtements tissés, sandales, balais, calebasses décorées… prouvant une inspiration directe et la perpétuation d'une tradition
  • les modes de vie : les insignes royaux (sceptres, fouets, bâtons, flagellum…), les coiffures, les instruments de musique (telles les harpes que l'on retrouve en Egypte et en Afrique centrale), les vêtements et la parure (bijoux...)
  • la technologie, illustrée par les techniques (maîtrise du feu, cuisson, métallurgie…) qui permettent de fabriquer des outils et objets divers. Les outils eux-mêmes, comme la houe, sont aussi étudiés (conception, type d'utilisation, sens symbolique associé, termes les désignant) comparativement dans la Vallée du Nil et en Afrique de l'Ouest
  • l'écriture, l'Afrique noire contemporaine a conservé des systèmes d'écritures de type hiéroglyphique (écritures Vaï, Bamoun, Nsibidi, etc.) qui sont rapprochés de l'écriture hiéroglyphique égyptienne
  • l'art où sont appréhendées à la fois les sculptures des artistes de l'Egypte pharaonique, du Bénin, du Nigeria, du pays Massaï, du Zimbabwe...

B. Les arguments d'ordre sociologique

Ils mettent en évidence des traits communs aux sociétés de l'Egypte ancienne et de l'Afrique subsaharienne. Elles concernent en particulier :

  • le matriarcat qui caractérise une société organisée autour de la femme
  • le totémisme qui associe de manière complexe un animal donné (par exemple le faucon, la grue couronnée, le crocodile, le chat, ...) à un individu ou un groupe d'individus et qui donne lieu à un culte
  • la religion qui fait apparaître, par exemple, une réplique du panthéon égypto-nubien au Bénin, Togo et Nigeria chez les peuples Fon, Ewé et Yoruba
  • la philosophie
  • l'ethnonymie, c'est-à-dire l'étude des noms de groupes humains de l'Afrique actuelle qui conservent encore de nombreux noms attestés en Egypte ancienne : Atoum, Antef, Sek, Meri, Kara, Bara, Bari, Raka, Sen Sar, Kaba, Keti, Amenti, Kamara, Konare, Sankale, Sangare, Sankare, etc.
  • la royauté et ses attributs comme l'uræus figurant respectivement sur les coiffes royales du Pharaon et de l'Oni d'Ife
  • le système de transmission du savoir qui présente dans l'ancienne Egypte et en Afrique sahélienne une caractéristique essentielle commune : le transfert de connaissance initiatique

C. Les arguments d'ordre anthropologique

Ils relèvent aussi de domaines variés :

  • l'étude des textes égyptiens hiéroglyphiques fournit les termes par lesquels les habitants de l'ancienne Egypte se désignaient eux-mêmes comme Nègres
  • l'étude des textes des historiens et philosophes grecs et latins permet de relever de nombreux témoignages sur le phénotype des anciens Egyptiens, par exemple Hérodote (480 ? - 425 avant J.-C.), surnommé le "Père de l'Histoire", grand voyageur et témoin oculaire
  • l'étude de la Bible, des traditions juive et musulmane qui conservent la mémoire de la descendance de Cham, ancêtre biblique des Noirs : en particulier Kush (Kouch) et Misraïm (L'Egypte)
  • l'iconographie (sculptures et peintures)
  • l'anthropologie physique et la biologie moléculaire, avec l'étude des mensurations ostéologiques des squelettes, l'étude des groupes sanguins et de la pigmentation de la peau des momies (la mélanine, corps chimique responsable de la couleur de la peau, se conserve dans le temps et elle ne doit pas être confondue avec les produits de momification comme le bitume), etc., révèlent la parenté des anciens Egyptiens avec les populations négro-africaines

D. Les arguments d'ordre historique

Ils fondent l'antériorité de la Haute Egypte par rapport à la Basse Egypte : l'origine de la civilisation égyptienne qui est à rechercher en Afrique, vers le Sud, et non vers le Nord dans les pays du Proche-Orient asiatique. Cette argumentation s'appuie sur :

  • l'étude des textes hiéroglyphiques égyptiens, qui montre par exemple que l'Egyptien s'orientait face au Sud, soit la direction de la terre d'origine de ses ancêtres qui avaient au fil du temps remonté le cours du Nil "divinisé". Et, en effet, pour l'Egyptien le soleil se levait sur sa gauche et se couchait sur sa droite
  • la tradition historique que rapporte par exemple Diodore de Sicile (vers 90-20 av. J.-C.) : "Les Ethiopiens disent que les Egyptiens sont une de leurs colonies qui fut menée en Egypte par Osiris. Ils prétendent même que ce pays n'était au commencement du monde qu'une mer, mais que le Nil entraînant dans ses crues beaucoup de limon d'Ethiopie, l'avait enfin comblé et en avait fait une partie du continent."
  • la géophysique et les datations d'échantillons géologiques à l'aide de méthodes physico-chimiques comme celle du Carbone 14, peuvent permettre d'établir à quelle époque l'émergence du Delta du Nil s'est produite et de confirmer ou d'infirmer les informations recueillies à ce sujet par Hérodote et Diodore de Sicile auprès des Egyptiens et des Ethiopiens. Ce vœu a été en quelque sorte exaucé avec l'étude des niveaux de la mer à partir de datations d'échantillons géologiques. Dans le chapitre 5, "Légendes, histoires, niveaux de la mer", de son livre L'homme et le climat (Paris, Éditions Denoël, 1985), Jacques Labeyrie, ancien directeur du Centre des faibles radioactivités du CEA-CNRS, à Gif-sur-Yvette, indique que les résultats de ces datations établissent que le mouvement de la civilisation égyptienne du Sud vers le delta du Nil est corrélé à l'abaissement du niveau de la mer et recoupent parfaitement la tradition rapportée par les Anciens.
  • l'archéologie avec les fouilles menées en Haute Egypte et au Soudan qui mettent en évidence l'origine méridionale de la civilisation égyptienne

A l'issue du colloque d'égyptologie du Caire, Cheikh Anta Diop appelait de ses voeux une réorientation des études égyptologiques devant s'accompagner d'un dialogue avec les chercheurs africains :

"Ce colloque peut être considéré comme un tournant qui a permis à l'égyptologie de se réconcilier avec l'Afrique et de retrouver sa fécondité. Le dialogue scientifique sur le plan international est instauré et l'on peut espérer qu'il ne sera pas rompu. A la suite des débats, des participants n'ont pas manqué d'exprimer leur volonté de réorienter leurs travaux vers l'Afrique et d'intensifier leur collaboration avec les chercheurs Africains. Les études africaines ne sortiront du cercle vicieux où elles se meuvent, pour retrouver tout leur sens et toute leur fécondité, qu'en s'orientant vers la vallée du Nil. Réciproquement, l'égyptologie ne sortira de sa sclérose séculaire, de l'hermétisme des textes, que du jour où elle aura le courage de faire exploser la vanne qui l'isole, doctrinalement, de la source vivifiante que constitue, pour elle, le monde nègre." (in Antériorité des civilisations Nègres-Mythe ou vérité historique ?)

Les renseignements complets sur http://www.ankhonline.com/egypte1.htm et http://www.ankhonline.com/cheikh.htm.