Polémique

Ci-dessous, une sélection d'articles et de liens sur la polémique soulevée par les terres cuites Nok.


• La route des sculptures Nok va-t-elle être coupée ?

Les autorités françaises sont au centre d'une polémique internationale. Le 15 novembre, à l'Unesco, Lord Renfrew, archéologue et professeur à Cambridge, a dénoncé la France et son président, coupables à ses yeux d'avoir couvert des trafics d'objets d'art et de participer ainsi au pillage du tiers-monde. Sujet du litige : trois terres cuites africaines achetées en Europe par le musée des arts dits « primitifs ».

Préfiguration et vitrine du futur établissement voué aux arts dits « primitifs » quai Branly, le pavillon des Sessions accueille depuis le 13 avril au Louvre cent quarante chefs-d'œuvre venus d'Afrique, d'Océanie, d'Asie et des deux Amériques. Parmi eux, trois terres cuites africaines achetées par le futur musée. D' une manière générale, ces sculptures proviennent de la région de Katsina et de Sokoto, au nord du Nigeria, et surtout du plateau de Bauchi, autour de Jos, où l'on trouve les vestiges de la civilisation Nok. Une civilisation qui s'est épanouie entre 900 avant J.-C. et 800 de notre ère, et que l'on connaît fort mal, faute d'études scientifiques approfondies.

Les premiers vestiges Nok sont apparus dans les remblais d'une mine d'étain à ciel ouvert, au début de la seconde guerre mondiale. D'autres, peu nombreux, ont été découverts par le même biais. La compagnie minière a remis ces objets aux autorités coloniales britanniques après les avoir fait examiner par l'archéologue Bernard Fagg. Depuis la colonisation, toutes les pièces archéologiques extraites du sous-sol appartiennent à l'Etat et sont interdites d'exportation. Cette loi est toujours en vigueur. Ce qui a changé aujourd'hui, c'est la pratique. Depuis une bonne douzaine d'années, les statues Noks sont proposées chez presque tous les grands marchands d'art primitif du monde occidental, et les faux sont encore plus nombreux à circuler.

Dire que les autorités nigérianes se désintéressent de ces trafics est un euphémisme. Plusieurs centaines de mineurs professionnels travaillent simultanément sur un vaste territoire. L'armée assure la loi et l'ordre, prélève sa dîme, comme presque tous les notables. Ces pièces passent sans encombre les frontières pour se retrouver entre les mains d'antiquaires béninois, togolais ou ghanéens, qui les exportent pour le plus grand bonheur des marchands et des amateurs occidentaux. Certaines valises diplomatiques africaines ont également servi de relais. Aujourd'hui, ce filon s'épuise, faute de munitions.

La position des autorités du Nigeria est pour le moins ambiguë. Le discours du strict respect de la loi est la règle. La réalité peut être différente. D'octobre à décembre 1998, une très belle exposition s'est tenue au siège de la Banque générale du Luxembourg. On pouvait y voir soixante-cinq pièces Nok, Katsina et Sokoto. Ces pièces, pour la plupart inédites, ne pouvaient qu'être sorties illégalement du Nigeria puisque aucune exportation n'est autorisée. Or, non seulement le gouvernement de ce pays n'éleva aucune protestation mais la préface du catalogue était signée par le secrétaire permanent au ministère fédéral de l'information et de la culture. Plusieurs grands musées américains auraient acheté des pièces à cette occasion.

UN ACCORD CONTESTÉ

Quid des pièces achetées par la France ? L'une de celles-ci, une tête barbue Sokoto appartenant à un collectionneur belge, était justement exposée à Luxembourg. Comme les deux autres sculptures Nok, elle avait été repérée en Belgique au début de l'année 1998. Les trois objets sont ensuite passés, le 25 mai et le 7 octobre de la même année, devant un comité de présélection du futur musée. Le ministère de la culture a pris le relais. Les terres cuites ont été présentées à un comité de conservateurs et, en décembre 1998, à la commission d'achat des musées nationaux. L'acquisition (2,5 millions de francs pour les Nok, moins de 500 000 francs pour la Sokoto) a été entérinée sous réserve d'un accord avec les autorités nigérianes. Le paiement de ces pièces n'aurait été effectué qu'après la signature de l'accord.

Celui-ci a été ratifié le 7 avril, au laboratoire du Louvre, par Stéphane Martin, président de la mission de préfiguration du musée du quai Branly, et par Ojo Maduekwe, ministre nigérian de la culture et du tourisme, en présence du président nigérian, Olusegun Obasanjo, et d'une importante délégation nigériane, dont faisait partie l'ambassadeur du Nigeria à Paris, Edward Abiodun Aina.

Ce dernier nie aujourd'hui la réalité de cette convention (Libération du 23 novembre), tout au plus s'agirait-il « d'un document de travail, d'un projet d'accord de coopération qui, dans ce cas, devrait être soumis à la commission nationale du patrimoine et des autorités compétentes du pays ».

Convention ou pas, le problème reste entier, insiste Lord Renfrew : acheter une pièce sortie illégalement de son pays, c'est encourager les trafics - la France donne ainsi le mauvais exemple. « A aucun moment nous n'avons voulu ouvrir une brèche dans une réglementation internationale, répond Stéphane Martin. Il s'agissait pour nous de présenter dans un lieu symbolique, avec toutes les garanties nécessaires, l'expression de la première grande civilisation africaine, contemporaine de Périclès. Nous en avions parlé à plusieurs reprises avec des représentants d'institutions internationales, comme l'Unesco et l'ICOM, ou nigérianes, qui nous ont donné leur feu vert. »

Sur le plan légal, la France se retranche derrière sa bonne foi ; est-elle aussi sûre d'elle sur le plan déontologique ? La présentation dans un grand musée d'une pièce interdite de sortie n'incite-t-elle pas les amateurs à faire taire leurs scrupules ? La plupart des objets archéologiques avaient été exclus d'"Africa", rétrospective organisée à Londres en 1995.

Il faut rendre ces pièces, insiste Lord Renfrew. A qui ? Le gouvernement nigérian ne les réclame pas encore. Mais la réputation du Nigeria est exécrable, son laxisme et ses compromissions dans le domaine du trafic des objets d'art sont connus. Peut-être ce grand pays africain sera-t-il tenté de se refaire une virginité en exigeant le retour des objets archéologiques. La France a sans doute eu tort de se fourrer dans un guêpier prévisible. La route des Nok sera-t-elle coupée ? On peut en douter.

Emmanuel de Roux, Le Monde daté du dimanche 26 novembre 2000


• Un article sur les Nok & Sokoto du Louvre

La Belgique n'a jamais ratifiée la convention Unidroit ou celle de l'Unesco. La vente de terres cuite y est donc autorisée. Mais même dans des pays comme la France ayant signé la convention, certains commerçants, avec pignon sur rue, ont reçu le droit (après procès judiciaire) légal de faire le commerce du Nok.

Je trouve personnellement que la protection des sites archéologiques est du ressort des gouvernements qui doivent les financer en vendant les pièces n'ayant pas un intérêt majeur.

Le problème du Nigeria est plutôt d'être un gouvernement Islamiste, n'ayant aucun intérêt dans la protection de son propre patrimoine.

David Norden


• Enquête : « Quai Branly, Batailles pour un musée »

[…] En avril 2000, Jacques Chirac inaugure les salles du Pavillon des Sessions, sobrement aménagées par Jean-Philippe Wilmotte. Le directeur du Louvre, Pierre Rosenberg, est à ses côtés, la mine sombre. Jacques Kerchache est de la fête. Ce sera une de ses dernières apparitions : déjà malade, il meurt l'année suivante. Mais l'entrée des « primitifs » au Louvre -un succès- est aussi l'occasion d'une violente polémique, en raison de trois terres cuites Nok, du Nigeria, qui y sont exposées. Elles avaient été repérées et achetées en Belgique en 1998, entre 77 000 € et 385 000 €. Des pièces chères, acquises à cause de leur rareté et de leur ancienneté aussi, plus de 2.000 ans.

Mais légalement, elles appartiennent à l'état nigérian qui en a officiellement interdit la sortie -ce qui ne les empêche pas de circuler sur le marché. Aussi le comité d'acquisition des musées avait-il entériné l'achat, sous réserve de l'accord des autorités nigérianes, finalement signé le 7 avril 2000 par Stéphane Martin, pour le Quai Branly, et Oyo Maduekwe, ministre nigérian de la culture et du tourisme, en présence du président du Nigeria, Olusegun Obasanjo. Pourtant, le 15 novembre 2000, au siège parisien de l'Unesco, coup de tonnerre : Lord Renfrew, archéologue britannique et professeur à Cambridge, dénonce la France et son président, coupables d'avoir participé au pillage du tiers-monde en achetant des pièces archéologiques strictement protégées.

Pour qu'aucune des parties ne perde la face, il a fallu mettre sur pied un nouvel accord -tout aussi hypocrite- : le Nigeria reste propriétaire des trois œuvres achetées par le Quai Branly ; le musée français les garde en dépôt pour vingt-cinq ans renouvelables. Cet épisode, qui a laissé des traces, a rendu le musée d'une grande prudence dans ses achats…

Emmanuel de Roux, Le Monde daté du mercredi 23 juin 2006


• « Internet et Interpol volent au secours du patrimoine culturel africain »

La « liste rouge », une présentation on-line des pièces d'archéologie africaine les plus recherchées au monde, vient de permettre plusieurs saisies importantes en France et aux Pays-Bas.

L'idée de prendre les pilleurs du patrimoine culturel mondial dans les mailles du net est récente. Elle marque un nouveau pas dans la lutte menée par les Musées nationaux et Interpol contre le trafic d'art.

Six milliards de francs. C'est le revenu annuel tiré du commerce illégal des biens culturels - le plus important trafic mondial après celui de la drogue. Pour contrecarrer cette entreprise criminelle qui fait la fortune de quelques-uns en pillant le patrimoine du monde entier, le Conseil International des Musées (ICOM) a décidé de balancer sur Internet sa « liste rouge ». Ses pages se présentent comme un véritable avis de recherche. On y découvre 14 objets d'art africain vieux de plusieurs siècles, tous portés disparus. Ces pièces constituent de véritables trésors du patrimoine africain. Or, elles ont été volées dans des musées nigérians mal surveillés, arrachées sur des sites archéologiques du Mali, ou cédées au plus offrant en Côte d'Ivoire, au Tchad ou au Cameroun. On les retrouve en Amérique du Nord et en Europe, dans des salles de vente aux enchères où leur valeur est estimée à hauteur de centaines de milliers de francs.

PILLAGE MONDIAL

Tandis que le prix de ces pièces s'envole sur le marché de l'art « primitif », les musées nationaux s'épuisent à rappeler que leur exportation dans nos pays est illégale. Ces œuvres ne doivent être ni vendues, ni achetées, mais de toute urgence saisies et restituées à leur culture d'origine. Décidé à marquer un grand coup, c'est en avril dernier que l'ICOM a présenté son avis de recherche sur le web. Son objectif ? « Alerter les musées, les marchands d'art, les polices et les douanes sur les pillages et les vols systématiques dont sont victimes certains types de patrimoine ». Une des vocations de cette organisation non gouvernementale, regroupant les professionnels des musées de 145 pays, est de lutter contre le trafic illicite et le vol de biens culturels. Ses efforts sont menés de front avec l'Association des musées africains (Africom) et l'Unesco. « La liste rouge est née en 1997 d'une rencontre internationale des musées sur la protection du patrimoine culturel africain », rappelle Valérie Jullien, responsable de la communication à l'ICOM. De tous les continents, l'Afrique est en effet le plus exposé aux pilleurs - et ses pièces, les plus demandées en Europe.

Le problème est que ce phénomène criminel n'a jamais atteint pareille ampleur. Il faudrait des annuaires entiers pour répertorier les milliers d'œuvres d'art volées chaque année en Afrique. Pourquoi avoir mis l'accent sur 14 pièces seulement ? « La liste n'est en aucun cas exhaustive. Elle présente 8 catégories d'objets particulièrement exposés aux pillages », résume Valérie Jullien. « La diffusion de cette liste sur Internet vise deux résultats : sensibiliser les professionnels et le public en attirant l'attention sur les pillages des sites archéologiques, et permettre d'identifier des pièces sorties illégalement de leur pays d'origine afin de les faire saisir ».

TRAQUE DES PILLEURS SUR INTERNET

Terres cuites Nok, terres cuites et bronzes d'Ife et statues en pierre d'Esie (Nigeria) ; terres cuites, bronzes et poteries de la vallée du Niger (Mali) ; terres cuites, bronzes, poteries et statuettes (Niger, Burkina Faso) ; statues en pierre du Nord du Burkina Faso et des régions environnantes ; terres cuites du Nord du Ghana (Komaland) et de Côte d'Ivoire ; terres cuites et bronzes dits Sao (Cameroun, Tchad, Nigeria). Si pour l'instant, l'énumération en reste là, les résultats de cette traque sur Internet se sont faits sentir dès sa publication. Avec des effets parfois inattendus. « Il y a eu des saisies de pièces de ce type aux Pays-Bas, à la foire des antiquaires de Maastricht, et en France », précise la responsable de la communication à l'ICOM. En avril, une saisie à la salle des ventes de l'Hôtel Drouot à Paris a retiré des enchères 17 terres cuites qu'on soupçonne de provenir de sites pillés au Niger et au Nigeria. Les deux pays ont porté plainte. L'histoire aurait pu s'arrêter avec la restitution des pièces. Or, cette affaire survient en pleine période de polémique avec la France, après l'acquisition par le nouveau « Musée des arts premiers », à Paris, de trois sculptures Nok figurant elles aussi sur la « liste rouge ». Elles proviennent de pillages au Nigeria, et sont exposées aujourd'hui au Louvre. Une situation qui ne donne certainement pas le bon exemple. Elle est même embarrassante, puisqu'elle met en cause des démarches d'acquisition soutenues depuis deux ans par le président Jacques Chirac en personne. L'ICOM, l'Africom mais aussi l'Unesco demandent en ce moment des explications au gouvernement français.

INTERNET, UNE SOLUTION À DOUBLE TRANCHANT

L'idée de prendre les pilleurs du patrimoine culturel mondial dans les mailles du net est récente. Elle marque un nouveau pas dans la lutte menée par les Musées nationaux et Interpol contre le trafic d'art. Elle devrait aussi donner de nouveaux outils de répression en Europe, où la position face au pillage artistique est souvent qualifiée de « laxiste » par rapport au nombre impressionnant de saisies du FBI.

C'est en juin 1999 qu'Interpol a sorti un Cd-rom répertoriant plus de 14.000 œuvres d'art volées et activement recherchées par les polices. Une base de données impressionnante qu'il est possible de télécharger grâce à Internet. Sa dernière mise à jour vient d'être effectuée. De son côté, la « liste rouge » de l'ICOM donne elle aussi des informations « urgentes et nécessaires », comme le soulignent en Suisse Claude Savary, conservateur du département Afrique au Musée d'ethnographie de Genève, et son collègue M. Gardi à Bâle. Les musées privés comme publics sont en effet priés d'observer des règles scrupuleuses en matière d'acquisition d'objets. Il est essentiel qu'ils soient tenus informés. Reste que la publication de ces listes sur Internet est à double tranchant. En mentionnant sur ce qui est convoité sur le marché de l'art, elle peut aussi donner des idées aux trafiquants.

Gilles Labarthe, Le Temps, 31 juillet-1er août 2000


• Inscription des Nok sur la liste rouge de l'ICOM (International Council of Museums)

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• Convention Unesco signée par le Nigeria le 24 avril 1972

Voir le site


• D'autres opinions

Afrique : mémoire et histoire, par Jean-Baptiste DONGALA KODI
Le pillage de l'art africain, par Jean-Baptiste DONGALA KODI
Razzia sur l’art nègre, par Patrice Monfort (11/01/2007)